Quand l’accouchement se vit dans la violence

Humiliations, gestes brutaux et actes médicaux imposés: de plus en plus de femmes prennent la parole pour dénoncer les «violences» vécues pendant leur accouchement. Si leurs témoignages sont terrifiants, ce phénomène reste difficile à quantifier.

«La pire douleur de toute ma vie», c’est ainsi que Nina, une jeune femme de 30 ans résidant à Bayonne, se souvient du jour où elle a donné naissance à son petit garçon. Un soir de mars 2016, alors que son termeest dépassé de quelques jours, le gynécologue-obstétricien de garde décide de provoquer l’accouchement.

Le lendemain matin, le médecin constate que le travail n’a toujours pas commencé. «Il s’est approché de moi et, sans me prévenir, il a introduit ses doigts dans mon vagin», raconte Nina, qui lui demande avec insistance d’arrêter tant la douleur est forte. «J’ai réussi à ouvrir votre col !», s’écrie-t-il. Les contractions commencent, Nina manque de tourner de l’œil. On lui pose l’anesthésie périduraleet, vers 21 heures, la future maman s’installe sur la table d’accouchement. En 24 heures, on ne lui a proposé ni eau, ni nourriture. Une interdiction qui n’a plus cours dans certaines maternités aujourd’hui.
«J’ai senti ma chair être coupée»

«Je ne sens plus les contractions, je ne sais pas quand il faut pousser !», dit-elle à la sage-femme. Voyant que le bébé ne sort pas, une personne se met à lui appuyer sur le ventre, poussant la tête du bébé vers le bas. La douleur irradie la jeune femme. Le médecin dit : «Bon, ça ne sort pas, on prend la ventouse». Il tire plusieurs fois, sans succès. Il s’empare alors des forcepset prévient : «Je coupe!». Nina plaque ses mains sur son vagin en criant «Non ! Non !». La sage-femme lui attrape les mains tandis que le médecin réalise l’épisiotomie, un acte chirurgical qui consiste à sectionner partiellement le périnée des femmes au moment de l’expulsion. «L’anesthésie par péridurale ne devait probablement pas faire effet à cet endroit-là car j’ai senti ma chair être coupée», se rappelle la jeune femme. Crucifiée par la douleur, elle hurle tout en poussant.

Le bébé finit par sortir, il est rapidement emmené par une sage-femme. Nina se retrouve seule avec le gynécologue, qui, derrière le drap tendu, se met à tirer sur le cordon du placenta. «Je sentais que je perdais beaucoup de sang», raconte Nina. «Je lui ai dit que j’avais l’impression de me vider». D’un ton sec, le médecin lui répond qu’il ne peut pas faire deux choses à la fois. Il se met alors à appeler les sages-femmes et l’anesthésiste en criant.
«Mauvaise mère»

L’anesthésiste n’arrivera jamais. «Tant pis, on n’a pas le temps», peste le spécialiste. Nina est en train de faire une hémorragie de la délivrance, il doit faire une révision utérine. «Ils m’ont posé une perfusion pour me shooter et le gynécologue a introduit sa main dans mon utérus pour aller chercher les bouts de placenta. Je sentais tout, c’était affreux, horrible», dit-elle, pleine de larmes.

Le lendemain, une autre équipe l’aide à se lever. C’est à ce moment-là qu’elle découvre que son vagin est déformé par un «énorme œdème» (gonflement) dû à l’épisiotomie. Elle ne peut plus ni s’asseoir, ni marcher. Pendant plusieurs jours, elle n’a pas la force de s’occuper de son enfant. «Un pédiatre est venu dans ma chambre et c’est comme s’il me reprochait d’être une mauvaise mère», se rappelle Nina.

Même si plus d’un an s’est écoulé depuis son accouchement, Nina n’a toujours pas “digéré” la manière dont elle a été prise en charge : «On ne m’a jamais expliqué pourquoi les choses se sont passées comme cela. La clinique ne m’a proposé aucun suivi psychologique ou médical.»

Briser le tabou

Déclenchements «abusifs», épisiotomies«imposées», propos culpabilisants, défaut de prise en charge de la douleur, absence d’information et de consentement… Comme Nina, de plus en plus de femmes brisent le silence et racontent les coulisses de leur accouchement. Beaucoup évoquent un événement «traumatisant», une «humiliation», le sentiment d’avoir été «dépossédées de leur corps». Leurs mots sont durs mais elles en sont convaincues: leur accouchement aurait dû se passer autrement.

Un terme a été inventé pour désigner ce que les femmes considèrent être des maltraitances : «violences obstétricales». D’abord défendu par des féministes (voir l’encadré ci-contre), il est désormais repris par le Collège national des sages-femmes ou par des revues professionnelles comme le magazine «Profession sage-femme». On le retrouve aussi dans des témoignages sur internet ou dans des médias généralistes qui se sont récemment emparés de la question. En revanche, ce terme n’a jamais été mentionné ni par les autorités sanitaires, ni pas le corps médical, en-dehors des sages-femmes. Certains professionnels de santé préfèrent parler d’événements exceptionnels et localisés.
Combien de femmes, parmi les quelque 700.000 qui donnent la vie chaque année en France, sont concernées ? Impossible de le savoir précisément. Le Collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane), qui propose depuis trois ans un questionnaire en ligne sur les conditions d’accouchement, a réuni environ 600 témoignages mentionnant des faits de violences médicales sur les 25.000 réponses reçues. «Cela va de la parole blessante au geste imposé en passant par un manque de prise en charge de la douleur», énumère la présidente du Ciane, Chantal Ducroux-Schouwey.

Autre indicateur de ce phénomène, le groupe Facebook «Stop à l’impunité des violences obstétricales», lancé début 2015. À ce jour, près de 2000 femmes, soignants et militants, y partagent quotidiennement leurs vécus et des conseils. «les femmes qui en parlent sur les réseaux sociaux ont un certain niveau d’éducation, savent s’exprimer et n’ont pas peur de le faire», souligne Martin Winckler, médecin généraliste jusqu’en 2012, désormais écrivain* et auteur d’un réquisitoire sévère contre la maltraitance médicale en France. «Elles ne représentent sans doute qu’une partie émergée de l’iceberg».
Des gestes non-consentis

Mais de quoi s’agit-il exactement ? En clair, «on impose des gestes médicaux à des femmes sans leur consentement et parfois contre leur volonté», reprend Martin Winckler. «C’est aussi ne pas entendre leurs désirs et nier ce qu’elles veulent». Des agissements en désaccord avec le code de déontologie médicale français, qui stipule que le consentement de la personne examinée ou soignée doit être recherché dans tous les cas. «Pour tout examen, le médecin doit demander à la patiente son autorisation», rappelle l’écrivain. La loi Kouchner de 2002, relative aux droits des malades, ne dit pas autre chose :

«Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment».

Encore plus offensive, Marie-Hélène Lahaye, juriste et bloggeuse féministe, estime que «les actes» et les «comportements non justifiés médicalement» font aussi partie de ces «violences». Selon elle, certains de ces gestes sont en décalage avec les recommandations officielles ou les données issues de la science.

Des protocoles destinés à prévenir tout risque lors d’un accouchement compliqué seraient ainsi appliqués sans distinction aux accouchements normaux. C’est ce qu’explique Chantal Ducroux-Schouwey, la présidente du Collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane), qui «vise à faire évoluer les attitudes et les pratiques entourant la maternité
«A l’hôpital, une femme qui a une grossesse tranquille et qui se prépare à un accouchement physiologique peut se voir appliquer des protocoles de prévention. Ceux-ci peuvent être ressentis comme violents en raison de leur caractère inattendu et systématique, mais aussi à cause de l’absence d’information qui les accompagne.»

Les «violences obstétricales» ne renvoient pas à «des situations où les professionnels agiraient sciemment dans le but de faire mal», note encore le Ciane, qui représente des parents et usagers concernés par la grossesse. «On ne parle pas non plus des affaires spectaculaires qui sont le fruit de déviances individuelles». Ce sont des «violences» qui se produisent dans «des situations banales», et «pas forcément dans un contexte d’urgence vitale».

Pour résumer, le terme de «violences obstétricales» recouvre une grande diversité de définitions. Et pour cause : des actes ou des attitudes paraissant normaux à certaines peuvent être vécus comme des violences par d’autres.

Trois ans de polémiques sur les «violences gynécologiques»

Mars 2014 : Agnès Ledig, sage-femme et romancière, dénonce le «point du mari», pratique obstétricale qui consiste, après une épisiotomie, à recoudre de manière plus serrée le périnée de la femme pour soi-disant conserver, voire améliorer le plaisir de l’homme lors des rapports sexuels. Largement relayée par les médias, la pratique fait scandale.

Novembre 2014 : une étudiante en pharmacie lance le hashtag #PayeTonUterus sur Twitter pour dénoncer les pratiques de certains gynécologues. En quelques jours, des milliers de messages reprenant ce hashtag affluent.

Février 2015 : La polémique sur les touchers vaginaux effectués par des étudiants sur des patientes endormies éclate. Création du Trumblr « Je n’ai pas consenti », en réponse. Ces révélations choquent une partie de l’opinion publique et amènent la ministre de la Santé Marisol Touraine à «condamner avec une extrême fermeté ces pratiques illégales et inacceptables».

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4 commentaires

  1. gaelleH. dit :

    coucou super !! inquiétant cette prise en charge ça fait peur !!

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    1. adial63 dit :

      faut pas s’inquiété,l’essentiel c’est s’informer

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  2. malyloup dit :

    A l’inverse on peut choisir d’accoucher à la maison et ainsi reprendre possession de son corps car oui il est inadmissible que les femmes soient encore traitées de cette manière.
    Ma fille est sage-femme et elle excerce à présent en libéral.
    Mes deux petits-fils sont nés à la maison et j’ai eu la joie de voir naître le second en février 2017 (j’en ai fait un article à ce moment-là)
    Merci beaucoup pour cet article

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    1. adial63 dit :

      merci pour votre témoignages

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